Hypothèses sur Jésus

Le Monde :: 22 mars 1980, par Jean Delumeau

Un journaliste italien Vittorio Messori, part à, la recherche du Jésus de l’histoire: tel est le scénario vécu d’un livre devenu depuis trois ans un best-seller mondial (1). L’auteur, qui a trente-huit ans, a appartenu à une famille totalement incroyante. Certes, au lycée, il assistait aux cours d’instruction religieuse, qui demeurent obligatoires en Italie pour les enfants qui n’en sont pas dispensés à la demande de leurs parents. Mais il n’écoutait que d’une oreille distraite et il y apprenait les leçons du lendemain. Cet enseignement lui parut une buffonata. Devenu étudiant en sciences politiques, il milita au parti communiste.

Du christianisme Il ne connaissait toujours que l’image-écran qu’en donne le parti au pouvoir chez nos voisins depuis plus de trente ans. Mais voici que pour une – recherche secondaire il lit les Pensées de Pascal, qui, tout à la fois, le bouleversent et l’éclairent. Ii vaut la peine de souligner cette force . convaincante d’un (ivre qui agit encore à trois cents ans de distance et est toujours capable de provoquer chez un lecteur non prévenu un véritable retournement – une conversion. Invité par Pasçal (auquel est dédié Hypothèses sur Jésus), Vittorio Messori lit les Evangiles, qui provoquent en lui un véritable “choc”, tant le texte lui en parait dense, simple, rugueux et lumineux. Alors il se pose la question: qui est le Jésus dont parient les Évangiles? Un homme divinisé par ses disciples ? Un mythe sans consistance historique ? L’auteur s’est adressé à lui – même l’interrogation du Maître « Et vous, qui dites-vous que je suis? »

Comme un détective, le journaliste professionnel a enquêté auprès des savants les plus qualifiés: archéologues, spécialistes de l’Ecriture sainte et du christianisme primitif. Guidé par eux, il a dépouillé pendant douze and l’essentiel de la documentation, surtout récente, réunie sur Jésus. Il s’est rendu plusieurs fois en Israël et en a visité les champs de fouilles. C’est cet itinéraire que résume le livre, et dont il donne les conclusions dans une langue accessible à tous, avec un allant et une conviction qui provoquent la sympathie et expliquent l’accueil du public.

A l’origine Vittorio Messori n’écrivait que pour lui-même. II voulait seulement mettre au clair le résultat de ses investigations. Mais, ensuite, il s’est adressé à tous ceux qui s’interrogent sur Jésus, se souvenant de la, parole de Pierre : « Soyez toujours prêts à justifier votre espérance devant ceux qui vous en demandent compte. Mais que ce soit avec douceur et respect… »

Se posait toutefois à l’enquêteur la question de la mise en ordre des matériaux accumulés sur le “cas Jésus” . La réponse lui fut fournie par Jean Guitton qui dénombre à cet égard trois solutions, et trois seulement: solution critique (Jésus n’est qu’un homme divinisé) ; la solution mythique (il est un dieu progressivement humanisé) et la solution de foi (il est le fils Dieu). Cette dernière – celle de l’auteur – n’est assurément pas démontrable. Mais elle peut, en s’appuyant sur les découvertes les plus récentes, faire ressortir les insuffisances et les contradiction des deux autres. Elle joue alors comme un décapant et peut, paradoxadement, se présenter comme le meilleur refuge possible pour la raison elle-même. Car plus on abaisse Jésus par la critique ou le mythe, plus on épaissit le mystère autour de lui.

Suivons donc l’itinéraire de Vittorio Messori. Il découvre d’abord avec Pascal la “non-évidence” de Dieu. Le ciel et la terre se taisent sur lui et ü « se dissimule sous la réalité du mal qui frappe les innocents et qui semble l’accuser sans qu’il puisse s’en détendre u . Simone Weil, elle aussi, a insisté sur la nécessité pour Dieu de se cacher : sinon, Il aurait écrasé sa propre créature et lui aurait ôté toute liberté. Et Jean Guitton d’ajouter : “Dieu s’est enveloppé d’ombres pour avoir aussi le droit de pardonner notre refus”. En tout cas Jésus a prêché un Dieu caché. “Nul, a-t-il dit, ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui d qui le Fils veut bien le révéler”. (Matt. 11, 27.)

L’acceptation du mystère meure donc une des conditions de la foi. Or il apparaît des l’abord que le mystère de Jésus se greffe sur celui de la religion hébraïque obstinément monotheiste dans un univers polythéiste, et sur celui du peuple juif, dont la destinée hors série contintinue d’étonner. La “réussite” de Jésus est à son tour stupéfiante. En son temps (au sens large) les messies furent nombreux. On les a oubilés. Mais c’est celui qui est mort sur une croix et dont les prédictions ont pu paraître démenties par les faits qui a bouleversé la planète.
La science n’expliquera jamais par des raisons pleinement satisfaisantes la diffusion du christianisme dans et après l’empire romain. Mais elle peut beaucoup
plus modestement certifier, à l’encontre des affirmations positivistes, que le Jésus de l’histoire et le Jésus de la foi ont été, dès des premières années de la prédication apostolique, inséparablement unis. Jésus n’a pas été un “dieu lentement humanisé”.

Au contraire, le Kérygme (le Christ est mort pour nos péchés et il est ressuscité) était enseigné par saint Paul aux Corinthiens au plus tard en 57 après J.-C. soit une vingtaine d’années seulement après la mort du Sauveur. Et cette “divinisation” d’un personnage qu’on avait bien connu s’est produite – nouveau paradoxe – non en milieu hellénistique mais en milieu judaique, Ià précisément où l’apparition de l’Homme-Dieu paraissait à tout exclue. Impossible, par conséquent, d’évacuer du christianisme le plus ancien l’affirmation de l’incarnation de Dieu. Et c’est cette incarnation qui sauve Dieu. a C’est seulement si Jesus est l’ “image” de Dieu que de scandale intolérable qu’il est le mal peut se transformer en mystére, fût-il insondable: le mystére d’une toute-puissance qui s’offre à ses créatures comme un esclave crucifié”.

Le livre de Vittorio Messori, pars en Italie en 1976, est rendu dans ace pays à sa vingt et unième edition (400.000 exemplaires). Il a éte traduit en treize langues, et le toltal de sa diffusion atteint maintenant le million de volumes, nouvelle preuve de l’intérêt de notre temps pour Jésus. Les Français seront-ils les derniers prendre connaissence d’un ouvrage à la fois lucide et vigoureux qui avoue devior beaucoup à la culture d’as notre pays?

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